Affaire GameStop: Wall Street gagne (et c’est tant mieux)

L'épopée des parieurs du subReddit Wall Street Bets a fait couler beaucoup d'encre. Retour sur une médiatisation aux accents contestataires.



Depuis quelques semaines, le phénomène est partagé et commenté. Un forum du site communautaire Reddit, intitulé WallStreetBets (WSB - forum dédié aux sujets financiers), a lancé un appel pour inciter ses membres à acheter massivement des actions de l’entreprise GameStop. WSB reprochait à des fonds spéculatifs de porter l’estocade à GameStop, dont la situation économique est préoccupante, en utilisant la technique de la vente à découvert (short selling, en anglais), c’est-à-dire en pariant sur le titre à la baisse.


L’appel ayant été suivi, la forte demande en actions GameStop a provoqué une hausse de la valeur du titre. Cette action « coup-de-poing » de WSB aurait amené deux fonds (Lemon Research et Melvin Capital) à connaître d’importantes difficultés financières.


Plusieurs relais médiatiques ont donné un aspect contestataire voire révolutionnaire à ce projet, si bien que les articles se sont multipliés dans la presse à gros tirage pour évoquer « la révolution française de la finance » (1) ou encore l’attaque de « Main street contre Wall street ».


À l’heure où ce billet est rédigé, la presse se veut plus modérée mais ne lâche pas son analyse d’une finance traditionnelle ébranlée (2). Qu’en a-t-il été réellement ?


Short selling


Pour comprendre le mécanisme de la vente à découvert, je prends délibérément le pari de procéder à une vulgarisation (très) grossière. La vente à découvert consiste à vendre des titres que vous ne possédez pas encore mais que vous devrez forcément acquérir pour remplir votre obligation de livraison. Vous n’en êtes que l’emprunteur mais vous êtes persuadé(e) que vous achèterez moins cher après-demain le titre emprunté aujourd’hui et que vous vendrez dès demain à quelqu’un qui ne dispose pas de vos informations concernant l’entreprise/ le marché ou qui ne partage votre avis baissier. Ici, la plus-value se réalise donc à l’achat du titre (pour pouvoir le livrer).


La vente à découvert présente un risque de perte en capital conséquent puisqu’alors que votre investissement voit sa rentabilité bornée entre zéro et la valeur du marché actuelle, le risque de perte est, quant à lui, aussi illimité que le titre peut prendre de valeur.


Une technique décriée


Le short selling est parfois jugé immoral. Il est surtout contre-intuitif. L’investissement, tel qu’on se le représente, correspond plutôt à la définition de la position longue : on parie que le titre va prendre de la valeur au fil du temps. Et puis, notre conception du commerce et de l’investissement, même frappée du pessimisme ambiant, reste relativement enthousiaste : une partie gagnera davantage que l’autre mais, en théorie, personne n’est supposé parier contre son cocontractant (industrie, banque, assurances, etc).


Wall Street : une caricature (un peu) facile


La critique de Wall Street, vu tous les abus qu’on a pu y découvrir, est évidemment permise et, même, bienvenue. Mais cet univers est plus large que ce que l’on aime à y voir. Il comprend aussi tous les courtiers, parieurs et, bien entendus, tout ceux qui recherche des financements et/ou des investissements, à commencer par les groupes de presse eux-mêmes (ce qui, attention, n’interdit pas la critique). Mais replacé dans ces conditions, Wall Street n’est plus un monde à part, il est le monde lui-même et les start-up, fonds solidaires et écologistes en font pleinement partie, voire comptent dessus, pour envisager la finance de demain.


Wall Street Bets (tout est dans le titre) ne peut donc pas prétendre au titre de chevalier pourfendeur du système dans la mesure où son objet même est d’alimenter le pari (c’est-à-dire l’investissement). Je souligne d’ailleurs qu’à ma connaissance cette étiquette qu’on leur colle n’est pas de leur fait mais de celui de la représentation que les commentateurs en ont. Et, c’est cette représentation qui est peut-être responsable de l’emballement constaté autour de cette affaire (3). Tant l’éloge est facile et appuyé qu’on se demande parfois si elle ne correspond pas à un fantasme que certains rédacteurs (voire certains publicitaires) se font de la jeunesse. Reddit fait partie de ces sites, très consultés par les jeunes internautes, qu’une certaine presse voit comme l’expression d’une agora d’un genre nouveau, porteuse d’une promesse politique exagérée.


Critique de la critique : le short selling


On ne va pas, bien évidemment, s’apitoyer sur les shorters. Mais il conviendra tout de même de ne pas confondre la technique et son usage.


D’une part, on se souviendra du livre à succès de Michael Lewis The Big Short : le casse du siècle (4) publié en 2010 et adapté au cinéma par Adam McKay en 2015. Ces œuvres racontent l’histoire de Michael Burry, Mark Baum, Jared Vennett et Ben Rickert, quatre personnalités hautes-en-couleurs qui ont décidé de parier à la baisse contre des obligations adossés à des prêts réputés très performants. Leurs investissements ont payé lors du déclenchement de la crise des subprimes. Il est piquant de remarquer que certains commentateurs les ont également considérés comme incarnant une finance lucide et consciente alors qu’eux non plus n’ont rien fait d’autre que d’accepter de s’assoir à la table de jeu. Cette histoire reste néanmoins dans les mémoires comme un exemple de short selling en forme de pied-de-nez à un système financier en pleine asphyxie. Et ce n’est pas si vieux…


D’autre part, le short selling sert aussi parfois à contrebalancer une autre prise de risque pour s’assurer contre les pertes en capital dues à une position longue qui s’avèrerait désastreuse. Il y a donc aussi un usage « police d’assurances » qui n’a rien de particulièrement moral.


Des short sellers à tous les coins de rue ?


Nous avons postulé plus haut que la position short était contre-intuitive pour les profanes des marchés financiers. Ce n’est peut-être pas si vrai, au fond. Parier à la baisse dans un short selling émeut le grand public mais celui-ci oublie que c’est généralement à lui que l’on doit le principal pari à la baisse. Les shorters ne se font que les fossoyeurs des entreprises qu’ils visent et l’on a parfois beau jeu de reporter sur eux la faillite toute entière d’une structure.


En effet, le consommateur qui se désintéresse, qui préfère le produit d’un concurrent ou les nouvelles offres que permettent, par exemple, les nouvelles technologies, est un redoutable parieur en pleine action. En orientant son pouvoir d’achat, il sanctionne déjà mortellement les entreprises qui ne sont plus dans le coup.


C’est d’ailleurs ce qui interpelle le plus, il me semble, dans l’affaire GameStop. Pour rappel, il s’agit d’une chaîne de magasins vendant « en physique » des jeux-vidéos (connue, en France, sous l’enseigne Micromania). Or, on a parfois expliqué que les parieurs de WSB avaient agi par nostalgie : nostalgie de leur enfance, des boutiques de jeux-vidéos. En clair, ils reprochent aux shorters de tuer un mythe de leur enfance incarné par GameStop. Le problème est que, vu l’âge moyen des utilisateurs de Reddit, les WSB font partie de cette génération qui ne va plus tellement faire la queue pour acheter des jeux. Ils sont disponibles en ligne désormais et les communautés de joueurs sont intégralement animées sur internet. Le e-consommateur jeune et à la page est le principal responsable de la situation économique de GameStop dont les performances étaient déjà de plus en plus négatives avant l’avènement du Covid-19.


Des espoirs moins médiatiques existent pourtant…


Nous avons déjà parlé de Michael Burry au moment où nous évoquions The big short. Ce trader, désormais légendaire, intervient dans l’affaire GameStop. Il a pris, bien avant la médiatisation, une position longue, c’est-à-dire un pari traditionnel sur la hausse du titre à long-terme. Burry a développé une stratégie intelligente basée sur la sortie de GameStop de sa disponibilité en bourse pour mettre l’entreprise à l’abri des spéculateurs et préparer une refonte du modèle économique. Les choses ont commencé à évoluer dans son sens puisque Ryan Cohen, un jeune milliardaire qui a fait fortune en cédant son site de vente en ligne Chewy, a investi 76 millions de dollars afin d’aider à la restructuration du géant malade du jeu-vidéo (5). Avec l’expérience de Cohen, on aurait pu penser à un sauvetage long mais payant, lequel aurait consisté à une digitalisation des offres GameStop.


Mais, fin janvier, avec une valeur du titre portée à plus de 300 dollars américains (6), Cohen est à la fois devenu, pour un temps, extrêmement riche et s’est retrouvé les mains liées. Comme l’a remarqué l’excellent youtuber de la chaîne Heu?reka, Gilles Mitteau, impossible pour l’entreprise d’espérer attirer des investisseurs à ce prix-là (7). Dommage…


Avec la baisse de la valeur du titre (8), la presse semble plus nuancée, quoiqu’on constate un certain abattement face à cette décrue et à la ruine de porteurs venus prêter main forte alors que le titre avait déjà commencé à flamber. Pourtant, nous l’aurons compris, ce n’est pas Wall Street contre Main Street, la révolution facile pour opportuniste de la tribune, qui permettra à GameStop de s’en sortir mais un réel positionnement de son activité… afin que les parieurs du subreddit Wall Street Bets puissent réellement parier à la hausse sur une entreprise qui a marqué leur enfance !


- Matthieu Perruchon



Sources et notes :


1- Propos tenu par Anthony Scaramucci, ancien conseiller de Donald Trump, repris à de nombreuses reprises par la presse, notamment par le magazine Alternative Économiques dans un article du 28 janvier 2021, par TelQuel le lendemain, par Le Temps le 1er février et par France Culture le 4 février

2- Voir notamment un article de l’Obs du 8 février 2021 intitulé « GameStop : comment Wall Street s’est vengé de l’attaque des petits spéculateurs » (https://www.nouvelobs.com/economie/20210208.OBS39896/gamestop-comment-wall-street-s-est-venge-de-l-attaque-des-petits-speculateurs.html)

3- L’emballement est aussi dû à des interventions de célébrités, à l’image d’Elon Musk, patron emblématique de Tesla, qui a apporté punliquement son soutien aux parieurs de WSB. Cet épisode a constitué, pour lui, une occasion de critiquer les shorters qui, régulièrement, tentent leur chance sur son entreprise. En 2018, en s’énervant contre eux sur Twitter, il avait déjà attiré contre lui les foudres de la SEC (le gendarme boursier américain) qui lui reprochait de faire de la manipulation de marché. Le contentieux avec les shorters est donc toujours ouvert et vif.

4- Editions W. W. Norton & Company, 2010

5-https://blog.arcoptimizer.com/lhomme-daffaires-ryan-cohen-est-devenu-milliardaire-a-wall-street-grace-a-reddit

6-https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/bourse-la-folle-ascension-de-gamestop-au-coeur-dune-guerre-entre-particuliers-et-financiers-1284788

7-https://www.youtube.com/watch?v=EGs5kYYw6d8

8- La valeur d’une action GameStop est estimée à 50 dollars à l’heure où j’écris ces lignes


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